Le monde: la Tunisie peine à solder les comptes de la dictature

Rached Jaïdane claudique toujours, fichu stigmate. Des ligaments de la cheville broyés à force de « poulet rôti », cette position du corps suspendu à une barre pieds et poings ligotés, cela laisse des traces, des douleurs, même un quart de siècle après. Rached Jaïdane, quinquagénaire au bouc poivre et sel, n’aime pas trop ressasser ces souvenirs de torture dans les geôles de l’ex-dictateur Ben Ali, où il perdit bien plus que treize ans de sa vie de 1993 à 2006. La pudeur l’inhibe pour évoquer l’ampleur des outrages.

Et s’il y consent, c’est pour interroger : « Pourquoi cette atrocité, cette sauvagerie ? » Et aussi pour revendiquer une simple aspiration à la justice : « Je veux juste comprendre qui a donné l’ordre, remonter au sommet de l’échelle des responsabilités. »

Alors que le mandat de l’Instance vérité et dignité (IVD), réplique tunisienne de la Commission vérité et réconciliation sud-africaine, expire lundi 31 décembre après quatre ans et demi d’existence, le cas de Rached Jaïdane est l’une des affaires emblématiques de la justice transitionnelle en Tunisie. Ces six derniers mois, une cinquantaine de dossiers du même type, mettant en cause des violations des droits de l’homme – avant ou pendant la révolution de 2011 –, ont été transmis à des chambres spécialisées. Une vingtaine d’audiences ont déjà eu lieu à Tunis, Nabeul, Gabès, Sidi-Bouzid, Gafsa…

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Est-ce la fin de l’enlisement de ces dernières années ? La brusque activation, avant la date fatidique du 31 décembre, du volet pénal de la « reddition des comptes », une des missions de l’IVD, fait naître autant d’espoirs chez les victimes que de craintes chez les bourreaux.

Sept ans après la chute de la dictature, et alors que les forces de l’ancien régime tirent parti de la confusion entourant la « transition démocratique » pour se réveiller, un sentiment d’urgence s’est emparé des cercles militant pour une justice transitionnelle digne de ce nom. A leurs yeux, il n’était que temps d’en finir avec l’impunité dont les acteurs de l’ex-dictature avaient jusqu’alors bénéficié et à laquelle la rupture de 2011 n’avait pas changé grand-chose. « Seule la justice transitionnelle peut stabiliser la Tunisie, insiste Rached Jaïdane. Si le processus est torpillé, cela peut casser le pays. »

« Je ne leur souhaite pas le cachot, je veux qu’ils disent la vérité », Rached Jaïdane, ancien prisonnier politique

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